Français
VINOFILO

Histoires, terroirs et savoir-faire du vin

Méthode traditionnelle ou Charmat : ce qui change vraiment dans le verre

Refermentation en bouteille ou en cuve close, mois sur lies, bulle et parfums : Franciacorta, Trento DOC et Prosecco sans snobisme.

Méthode traditionnelle ou Charmat : ce qui change vraiment dans le verre

Toutes les bulles naissent d’un petit accident contrôlé : un vin déjà fait auquel on rend du sucre et des levures, en l’enfermant dans un contenant d’où le gaz carbonique ne peut pas s’échapper. Le gaz reste prisonnier, se dissout dans le liquide et attend le moment du bouchon. Jusque-là, Franciacorta et Prosecco racontent la même histoire. Toute la différence tient au contenant, et au temps qu’on s’accorde à l’intérieur.

Cela ressemble à un détail de cave. C’est pourtant la raison pour laquelle deux flûtes d’effervescent, servies côte à côte, peuvent sembler deux boissons presque étrangères l’une à l’autre.

Deux récipients, deux philosophies

Dans le Metodo Classico (la méthode traditionnelle), la seconde fermentation a lieu dans la bouteille même qui arrivera à table. Chaque bouteille est, littéralement, une petite cave : elle reçoit le vin de base avec la liqueur de tirage et les levures, est fermée par une capsule et laissée au repos couchée. Quand la fermentation s’épuise, les levures mortes se déposent et restent là, au contact du vin, pendant des mois ou des années. Puis viennent le remuage, qui amène le dépôt vers le goulot, et le dégorgement (sboccatura), qui l’expulse. On complète avec la liqueur d’expédition, qui décide du dosage final, du Pas Dosé en montant.

La méthode que l’on appelle en Italie Martinotti, et ailleurs Charmat, déplace tout cela en grand : la prise de mousse a lieu en autoclave, une cuve d’acier étanche à la pression qui contient des milliers de litres. Le vin refermente, est filtré et embouteillé de façon isobare, c’est-à-dire sans perdre la pression accumulée. Le premier à décrire ce procédé fut Federico Martinotti, œnologue piémontais, en 1895 ; le Français Eugène Charmat le perfectionna et le breveta quelques années plus tard, au début du XXe siècle (les sources hésitent sur la date exacte). Que le monde le connaisse sous le nom du second est une petite injustice historique que les Italiens n’ont jamais cessé de souligner.

Le temps sur lies, ou la vraie différence

Le cœur de la question n’est pas la bouteille contre la cuve. C’est ce qui arrive aux levures une fois leur travail terminé.

Lorsqu’elles restent longtemps dans le vin, leurs cellules se dégradent lentement dans un processus appelé autolyse. Elles libèrent des mannoprotéines, des acides aminés, des composés qui arrondissent la gorgée et changent le profil aromatique. C’est de là que viennent les notes de croûte de pain, de brioche, de noisette grillée, parfois un côté beurré, que nous associons aux effervescents de long élevage. Il n’y a pas de raccourci : l’autolyse demande du temps, et le temps coûte.

Les cahiers des charges italiens le fixent avec précision. Le Franciacorta, première DOCG italienne consacrée exclusivement à la méthode traditionnelle, impose au moins 18 mois sur lies pour la version de base, 24 pour le Satèn et le Rosé, 30 pour le Millesimato et 60 pour la Riserva. Le Trento DOC, né en 1993 comme première appellation italienne réservée à cette méthode, exige un minimum de 15 mois pour le non millésimé, 24 pour le millésimé et 36 pour la Riserva. Beaucoup de maisons vont bien au-delà des minimums, et c’est précisément là que se jouent les différences de style.

Le Prosecco emprunte la route opposée. Le séjour en autoclave est bref : le minimum est de l’ordre d’un mois, et même les producteurs les plus attentifs de Conegliano Valdobbiadene tendent à s’arrêter à quelques mois. En autoclave, le contact avec les levures est de toute façon moins intime qu’en bouteille, parce que la masse est énorme et que le rapport entre levures et vin est différent. Le résultat est un vin où l’autolyse reste en arrière-plan, quand elle est là.

Bulle et parfums : ce que l’on sent vraiment

Qui boit une méthode traditionnelle bien élevée remarque souvent une bulle plus fine et une mousse qui se fond dans le vin au lieu d’agresser le palais. La raison n’a rien de romantique : le long séjour sur lies et l’intégration lente du gaz carbonique rendent la sensation en bouche plus crémeuse. Le Satèn, qui en Franciacorta se fait uniquement avec des raisins blancs et avec une pression plus basse que d’habitude, porte cette idée à l’extrême, presque soyeuse.

Sur le plan aromatique, la méthode traditionnelle tend à passer du fruit à la transformation : agrumes confits, pâtisserie, fruits secs, avec l’âge aussi des senteurs plus évoluées. Chardonnay et Pinot Nero, piliers de Franciacorta et de Trento, sont des raisins au profil mesuré, qui supportent bien ce travail et même l’exigent.

Le Martinotti fait exactement le contraire : il protège le fruit. Le Glera, cépage principal du Prosecco, a une aromaticité délicate, faite de pomme verte, de poire, de fleurs blanches, de glycine. Un long élevage sur lies la couvrirait. L’autoclave, rapide et fermé, la conserve intacte. La bulle est en général plus vive et la gorgée plus immédiate, et ce n’est pas un défaut : c’est le projet.

Exemples italiens, sans classement

Il est facile de glisser vers la hiérarchie : la méthode traditionnelle comme vin « sérieux », le Charmat comme vin d’apéritif. Mais la bonne technique dépend du raisin et de l’idée de vin, non du prestige.

Franciacorta travaille sur des collines morainiques près du lac d’Iseo, avec une majorité de Chardonnay, du Pinot Nero, du Pinot Bianco et, plus récemment, l’autochtone Erbamat, retrouvé aussi pour apporter de l’acidité dans un climat qui se réchauffe. Il en sort des vins de structure, souvent pensés pour tenir à table du début à la fin.

Le Trento DOC naît en revanche en montagne, avec des vignobles qui montent le long des vallées trentines. L’altitude offre des amplitudes thermiques et des acidités nerveuses, et ses effervescents ont souvent une tension plus verticale, presque alpine.

Le Prosecco, surtout sur les collines de Conegliano et Valdobbiadene, DOCG depuis le millésime 2009, a construit son identité sur l’autoclave. Et pourtant il existe aussi un Prosecco refermenté en bouteille et non dégorgé, le fameux col fondo, trouble et rustique, qui rappelle que la refermentation en bouteille appartenait à la tradition paysanne locale bien avant les cuves d’acier. La meilleure preuve que la méthode n’est pas une caste.

Une question d’intention

La bonne question, devant un effervescent, n’est pas « quelle méthode est meilleure », mais « qu’est-ce que voulait obtenir celui qui l’a fait ». Un Franciacorta Riserva et un Valdobbiadene Superiore ne concourent pas dans la même course : l’un cherche la profondeur et le temps, l’autre la fraîcheur et la transparence du fruit. Juger le second avec les critères du premier, c’est ne pas l’avoir compris.

S’il y a un reproche à faire, il vaut plutôt pour l’habitude de choisir les bulles selon le prestige de l’étiquette plutôt que selon le moment. Une méthode traditionnelle de long élevage servie glacée comme apéritif de masse est aussi gâchée qu’un Prosecco élégant expédié comme vin de spritz. La méthode dit comment le vin a été fait. Comment le boire reste notre responsabilité.

❦