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Histoires, terroirs et savoir-faire du vin

Décanter ou non : quand la carafe aide et quand elle abîme le vin

Séparer le dépôt ou donner de l’oxygène ? Quand décanter un vin jeune, quand protéger un vieux rouge fragile, et que faire des blancs et des bulles.

Décanter ou non : quand la carafe aide et quand elle abîme le vin

La carafe est l’objet le plus théâtral de la table, et pour cette raison même le plus mal compris. On la voit apparaître auprès de bouteilles qui n’en ont aucun besoin, et manquer quand elle serait vraiment utile. Le geste en soi dit peu de chose : verser un vin dans une carafe peut le sauver, l’améliorer, ou lui retirer en une demi-heure ce que le temps lui avait donné en vingt ans. Tout dépend de ce qu’on cherche à obtenir, et la première chose à comprendre est que les raisons de décanter sont deux, différentes et souvent contradictoires entre elles.

Deux gestes pour un même nom

Le premier sens, le sens historique, est mécanique. Avec les années en bouteille, les pigments et les tanins d’un rouge se lient entre eux et précipitent, formant un dépôt au fond ou le long de la paroi. À titre indicatif, un rouge structuré commence à montrer du sédiment après cinq à dix ans, et dans les Porto Vintage le dépôt est presque une certitude. Décanter, dans ce cas, signifie transvaser le vin limpide en laissant derrière la partie trouble, qui dans le verre donnerait de l’opacité et une sensation amère et poudreuse en bouche.

Le second sens est chimique, ou du moins c’est ainsi qu’on le raconte : donner de l’oxygène. Ici la carafe devient un outil pour « ouvrir » un vin fermé, adoucir ses aspérités, libérer ses parfums. Et c’est sur ce second usage que les opinions se divisent vraiment.

Mieux vaut aussi les distinguer dans le vocabulaire. Celui qui, en Italie, parle d’ossigenazione ou d’aerazione pour le second cas et réserve decantazione au premier ne fait pas le pédant : il décrit deux opérations qui demandent des temps, des gestes et même des récipients différents.

L’oxygène n’est pas un accélérateur de vieillissement

L’idée répandue est que quelques heures de carafe font à un vin jeune ce que feraient des années de cave : des tanins plus souples, une structure plus ronde. L’image est séduisante, mais la chimie ne la soutient guère. L’évolution des tanins en bouteille est un processus lent, qui demande des années et de minuscules quantités d’oxygène dosées dans le temps ; deux heures à l’air libre ne suffisent pas à le reproduire. Plus d’une comparaison à l’aveugle menée par des professionnels a donné des résultats peu cohérents avec la théorie, avec des vins jeunes qui paraissaient parfois plus frais et plus précis tout juste ouverts qu’après une longue pause en carafe.

Déjà Émile Peynaud, l’œnologue bordelais qui a formé des générations de techniciens, était sceptique quant à l’oxygénation comme pratique de routine : pour lui, la carafe servait à retirer le dépôt, à faire peu avant le service, et l’oxygène dissous était plus un risque qu’un avantage.

Cela ne veut pas dire que l’air ne fait rien. Il fait des choses plus modestes mais réelles. Il disperse les composés volatils qui peuvent voiler le nez d’un vin jeune : les notes de réduction, ces senteurs de soufre, d’allumette éteinte, d’œuf ou de caoutchouc qui apparaissent surtout dans des vins restés longtemps à l’abri de l’oxygène, par exemple sous capsule à vis. Le point est que l’effet agit sur les parfums plus que sur la structure : un tanin vert reste vert.

Jeunes et tanniques, vieux et fragiles

D’où une règle pratique, qui a plus de bon sens que de dogme.

Un rouge jeune, concentré, fermé au nez (un Barolo ou un Taurasi de quelques années, un Bordeaux d’un grand millésime) peut tirer profit d’une oxygénation d’une heure ou deux, parfois davantage s’il est muet ou réduit à l’ouverture. Le risque est ici faible : le vin a des réserves de structure et de fraîcheur que l’air n’épuise pas vite. Le récipient idéal est large à la base, pour offrir de la surface.

Un vieux rouge est une tout autre créature. Passé quinze à vingt ans, beaucoup de vins ont un équilibre fragile, des parfums tertiaires délicats qui ne s’expriment que pendant un temps limité une fois exposés à l’air. Pour ceux-là, la décantation ne sert qu’à séparer le dépôt, et se fait le plus tard possible : les indications les plus prudentes parlent d’une demi-heure avant le service, pas davantage. La technique compte. La bouteille doit rester debout au moins un jour pour que le sédiment glisse au fond ; ensuite on la verse lentement, avec une source de lumière sous le goulot, en s’arrêtant dès que le dépôt arrive à l’épaule. Mieux vaut un récipient étroit, qui limite le contact avec l’air. Et si la bouteille n’a pas de dépôt, beaucoup de sommeliers préfèrent simplement l’ouvrir et la servir, en laissant le vin évoluer dans le verre sous les yeux de celui qui boit.

Il y a une exception qui mérite d’être citée : certains vieux rouges de style oxydatif, déjà habitués à l’air par la façon dont ils ont été faits, résistent et parfois s’améliorent avec une longue oxygénation. Mais les reconnaître demande de l’expérience avec ce vin précis, et l’erreur coûte cher : on ne rattrape pas un vieux rouge évanoui.

Le cas des blancs

Le blanc en carafe ressemble à un caprice, et c’en est souvent un. Mais pas toujours. Les blancs font rarement du dépôt (au plus quelques cristaux de tartrate, inoffensifs), donc la raison est presque toujours aromatique. Un blanc de structure jeune, un Chardonnay important, un Riesling allemand à quelques notes sulfureuses, un Fiano ou un Verdicchio de poids peuvent se présenter fermés ou réduits tout juste débouchés, et un quart d’heure de carafe les débloque. Il y a aussi un avantage collatéral : un blanc servi trop froid, après quelques minutes dans une carafe, remonte en température et montre des parfums que le gel tenait cachés.

Pour les blancs déjà expressifs par nature, aromatiques et immédiats, elle n’est pas utile : ils ont tout en vitrine et l’air n’ajoute rien. Et les vieux blancs méritent la même prudence que les vieux rouges : certains, surtout parmi les grands Chardonnay mûrs, peuvent s’oxyder rapidement une fois transvasés.

Et les bulles ?

Ici on entre en territoire d’opinions tranchées. Décanter un Champagne ou une Méthode Classique semble un contresens, et de fait la critique principale est évidente : l’air fait perdre de l’effervescence, et la bulle n’est pas un accessoire mais une part du vin. Certaines maisons se déclarent ouvertement contre.

Et pourtant, certains le font avec conviction, y compris quelques producteurs, surtout pour des vins de grande structure, des millésimés ou des élevages longs sur lies, où le gaz carbonique jeune et vif semble recouvrir la complexité. Le transvasement, fait avec délicatesse et à basse température, atténue la mousse et laisse le vin émerger. C’est une pratique de niche, récente plus que traditionnelle, et encore débattue. L’alternative la plus prudente est celle que suggèrent beaucoup de sommeliers : un grand verre, à la place de la flûte, et un peu de patience. L’évolution se produit quand même, mais plus lentement et sous contrôle.

La carafe comme choix, non comme rite

La carafe devrait s’utiliser comme on utilise un outil, non comme un ornement. Devant une bouteille, une seule question vaut : que veux-je retirer, le dépôt ou la fermeture ? Si c’est le dépôt, on décante peu avant et on protège le vin de l’air. Si c’est la fermeture, on donne de l’air avec discernement, en sachant qu’on agit sur les parfums et non sur la structure. Si ce n’est ni l’un ni l’autre, la carafe reste sur le buffet.

La position que nous nous sentons de défendre est la suivante : dans le doute, ouvrir la bouteille et verser dans le verre. Un vin qui s’ouvre lentement sous les yeux de celui qui le boit raconte beaucoup plus qu’un vin déjà « prêt » depuis des heures, et laisse à celui qui goûte la partie la plus intéressante, c’est-à-dire comprendre seul comment il change. La carafe, quand elle sert, sert vraiment. Le reste du temps, c’est de la scénographie, et le vin n’en a pas besoin.

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